La fin du cabaret

1 – Le dernier cabaret

Quatre ombres sinistres se faufilaient au pied du Hermannswand, la falaise abrupte qui formait le fond du Val. Un éclair déchira le ciel lourd et obscur, et, pendant un bref instant, les noires volutes nuageuses se rehaussèrent d’une frange d’or, avant de replonger dans le néant, accompagnées par un puissant et ténébreux roulement de tonnerre.

Les ombres se mouvaient en silence, d’une foulée souple mais prudente, engoncées dans de lourdes capes noire, qui les couvraient de la tête aux pieds, dissimulant leurs visages dans de profondes capuches. La lune noire étaient leur alliée.
Ils portaient avec eux une lourde charge, un coffret de métal gris richement orné de maints symboles alchimiques, fermé avec un soin infini par un lourd verrou à l’épreuve de toute ouverture accidentelle, qu’ils étaient deux à charrier avec le plus grand soin. Lorsque le terrain devenait par trop cahoteux, ils ralentissaient sagement leur marche, allant quelquefois jusqu’à transférer leur fardeau de main en main, formant une chaîne improvisée qui se déroulait lentement dans la nuit.

A une petite centaine de pas devant eux, et aux abords du village, se dressait une bâtisse imposante, dont l’enseigne, richement décorée de ferraille et d’os, grinçait sous le portique de bois noir. De fins rayons d’une lumière ambrée filtraient au travers des fenêtres obstruées, et les murs vibraient littéralement au rythme d’une musique endiablée, dont les basses répétitives noyaient les échos des ripailles en cours. Au cabaret, la soirée battait son plein.

Les ombres s’étaient approchées, de plus en plus fébriles à mesure que leur objectif se précisait. A quelques pas de la masure, l’une d’elle, celle qui ouvrait la marche, tira des replis de son manteau une lourde clé de bronze, puis du bout de sa botte, entreprit de gratter la terre à un endroit précis, découvrant une antique trappe dissimulée. Dans un soupir de soulagement, il se félicita de ce que l’informateur se fut révélé fiable. Avec l’aide d’un des compagnons, il dégagea l’entrée, tandis que les deux autres, tétanisaient, n’osaient abandonner leur charge au sol.

Puis ils se glissèrent dans le souterrain, faisant descendre le coffret avec une infinie prudence, avant de refermer la trappe derrière eux. Ce soir, ce serait le dernier cabaret.


2 – La fin du cabaret d’hiver

Les quatre ombres encapuchonnées jaillirent des entrailles de la terre, bondissant hors d’une trappe habilement dissimulée dans les sous-bois, comme si la quintessence incarnée de tous les cauchemars lovecraftiens s’était lancée à leurs trousses.

Les murs du Cabaret d’Hiver se disloquèrent sous la pression phénoménale du souffle ardent qui embrasait les fondements de la grande salle. Le toit fut projeté en direction de la lune blafarde et gibbeuse à une hauteur stratosphérique, tandis qu’un morceau de tofu à demi calciné, canonné au travers de l’oeil de bœuf de la façade chancelante, survola le bourg endormi pour aller heurter le chignon de Mme Ignace Wendel, qui se retourna dans son sommeil, réveillant son atrabilaire de mari, lequel s’en trouva fort contrarié.

Une masse dense et opaque de fines poussières blanchâtre coula le long des venelles désertée du village, charriant son flot vengeur de particules abrasives, de débris de vaisselle et de bouts de ferrailles tétanogénes . Tapies dans un buisson, les quatre ombres s’étaient métamorphosées en quatre bonshommes de neige rigolards.

Le Cabarat d’hiver n’était plus.

(à suivre…)


3 – Le grand départ

Quelque jours plus tard, sur les décombres fumants de l’ancien cabaret s’était tenu un banquet pantagruélique, qui à la même tablée avait réuni notables et manants, chastes bourgeois et joyeux godelureaux, ainsi que maints fromages et desserts, en un dernier sabbat éthylique et déjanté.

Les cendres du festin étaint à peine refroidies que déjà s’assemblaient sur la place l’équipe du Cabaret au complet, artistes, machinistes, cuistots, portiers et loufiats, filles de la nuits et les traine-savates en tout genre qui faisaient leur lit dans le sillage de la joyeuse équipe. Ils se massaient en une meute bigarrée qui rodait sans cesse à l’entour de quelques fiacres et phaétons privatifs, ainsi que pléthore de carrioles plus communes, dans lesquelles ils entassaient maintes et maintes lourdes malles renfermant les trésors les plus exotiques du vieux Cabaret.

Les étagères du vénérable cabanon de stockage se vidaient progressivement des lourdes machineries de théâtre, qui autrefois encombraient les cintres et offraient au public l’illusion merveilleuse de mondes enchanteurs, de contrées oniriques et de deus-ex-machinas tant espérés. Une à une, les caisses renforcées de métal passaient entre les mains de multiples portefaix volontaires et bénévoles pour finir leur folle échappée en un tétris improbable, tout prêts pour le grand départ. Le cabaret d’hiver n’était plus, et les Errances prenaient leur essor. Dans leurs regards enfantins et baignés d’utopie se lisaient les rêves de voyages aventureux vers de lointaines contrées, des désirs de rencontres nouvelles, ainsi que l’envie pressante de se murger la trogne pour fêter ça.

Dans l’oeil de ce cyclone étourdissant, le baron baronnait joyeusement, martelant au hasard quelques fûts qu’il avait auparavant recouvert des peaux tendue de ses plus nobles ancêtres.
A ses côtés, Lucien grattouillait sans grande conviction les cordes d’une lyre rouillée, récriminant et maugréant dans sa barbe qu’on ne l’y reprendrait plus, et que tout ce boulot pour quoi, et que le monde est maudit jusqu’à l’os. En face d’eux trônait un harmonium à pédales, assemblage de bois précieux et de cuirs graissés, de nacre polie et de flûtes métalliques aux dimensions parabolique.
Devant l’instrument délaissé, un tabouret attendait l’artiste absent. Lucien y jeta un regard morne, et lança à la cantonade : « quelqu’un a-t-il aperçu ce bon Gibus ? »
(à suivre…)


4 – Un dernier détail.

La poussière était lentement retombée sur les décombres du vieux cabaret. Le convoi se groupait pour le grand départ, et il n’y avait toujours trace de maître Barnier, illustre régisseur, pourvoyeur de gros son, et fantôme des coulisses.

La route était pourtant grande ouverte. La veille au soir, la destination avait enfin été arrêtée, et l’itinéraire défini avec soin par toute l’assemblée. Cet été, le Val se transporterait à la Vieille Valette, une petite enclave au coeur du massif des Cévennes, et y resterait implanté pour un mois entier de réjouissances. Un mois de guinguettes, cabarets et concerts, le tout à prix libre. Un mois de rencontres, ateliers et échanges. Mais hélas, sans Gibus Barnier, le chapiteau des Errances ne partirait tout simplement pas.

Ainsi les plus impatients s’étaient lancés à la recherche du régisseur disparu. Les uns retournaient les décombres, les autre exploraient l’ancienne brasserie, tandis que d’autres encore retournaient les cendriers, à tout hasard. L’honneur de la trouvaille échut à un groupe d’enfants, qui, revisitant les différents points de stockage, se trouvèrent fort surpris d’entendre un ronflement continu derrière quelques vieux fly-cases laissés en arrière. Retroussant leurs manchettes, ils dégagèrent prestement les antiques conteneurs poussiéreux, pour découvrir maître Gibus, assoupi dans une étagère, entre deux caisses, la tête reposant, bienheureuse, sur la carcasse d’une machine à fumée.

Les enfants, hilares comme ce doit, en gardèrent ce cliché d’anthologie.

Fin.